-sans-titre[sans titre] - chapitre 6 

samedi 02 juillet 2016 par eclia
Un nombre inconnu de jours et de nuits se sont écoulés depuis que je suis revenue à la vie. Durant ma convalescence, le personnel de l'hôpital s'est occupé de moi comme de leur bête, ne se souciant pas forcément de mon bien être, me cachant à la lumière du jour, me servant de la nourriture infâme. Enrik, lui, n'était pas en reste : les fois où je me souviens l'avoir vu en visite, il m'a semblé étrangement distant. Son regard d'ébène était triste quelques secondes, comme s'il regrettait quelque chose, mais très vite un éclat de joie passait dans ses yeux et il me parlait de sa journée, de sa femme, de mes petits-enfants heureux de leur nouveau jouet.
Plus les jours passaient, plus je me sentais en forme. Aujourd'hui, j'ai l'impression de pouvoir sauter du lit. Tous ces tuyaux m'encombrent, j'ai les yeux grands ouverts sur le monde qui m'entoure, mon cerveau semble avoir recouvré possession de tout ses moyens.
Je remarque alors une petite horloge analogique placée sur la table de chevet. Onze heures et quart. On est tard le matin, presque midi. Les infirmiers viendraient donc bientôt m'apporter à manger, et, là, ils verront que je vais bien et me laisseront sortir.
Je profite de ce moment de solitude consciente pour contempler la suite royale qui me sert de chambre d'hôpital. Enfin, « suite royale » est un bien grand mot. La pièce est meublée très sommairement : un lit en fer dans lequel je suis étendue, une table de chevet blanche, froide, ornée de fleurs rouges et oranges, seule couleur dans la pièce, et le reste de l'espace est encombré de machines auxquelles certains tuyaux me relient, d'autres non. L'ambiance sonore est aussi digne des plus grands films d'actions : le seul bruit présent est le « tuuut, tuuut » de l'électrocardioscope, et les voix étouffées des infirmières et des patients des salles voisines. Bien sûr, la fenêtre est minuscule et la lumière étouffée par un grand rideau opaque blanc, ce qui installe dans la pièce une atmosphère sombre, à demi dans la pénombre, parfaite pour dormir mais pas assez pour un être normal se nourrissant de soleil. Du peu que je peux en voir, la fenêtre ne donne même pas sur le ciel mais sur le bâtiment voisin, gris et peu avenant.
Je soupire. Voilà ce qu'est la réalité. Voilà le magnifique cadeau que l'on m'a fait : me rendre environ cinquante à soixante ans d'existence dans ce monde morne et froid. Je maudis ceux qui m'ont fait ça. Je suis en colère, d'une colère noire, mais mon corps ne l'exprime pas, bizarrement. Je la sens dans mes pensées, partout, mais mes muscles ne se tendent pas, mes mains ne se serrent pas, et ma respiration ne s'accélère pas. Il est d'un calme olympien, calme que mon esprit ne reflète pas du tout. C'est comme si mon âme et l'engin qui me sert de corps était complètement dissociés et fonctionnaient tous les deux indépendamment l'un de l'autre.
Ma colère est telle que, si mon corps suivait, j'aurai certainement tout explosé autour de moi. Les tuyaux auraient volé par la fenêtre, le lit aurait été renversé, les machines étranges éteintes, massacrées, éventrées, les fleurs déchiquetées. J'aurai crié, hurlé « qu'on me rende ma mort ! ». J'aurai agressé la première personne qui rentre dans ma chambre, dans l'espoir sourd qu'elle y soit pour quelque chose dans ce qui semble être ma résurrection.
Mais non, je ne fais rien de tout ça. Mon cœur a un rythme calme, régulier, alors que mon cerveau est en plein essor, tentant de comprendre ce qu'il se passe, se révoltant de plus en plus. Mon incapacité à faire suivre mes pensées avec ce corps me terrifie et se rajoute à ma colère. J'ai l'impression d'être un de ces pauvres tétraplégiques qui, immobiles, ne sont plus que pensées. Je ne suis pas vraiment habituée à être comme ça, moi. J'ai toujours eu l'habitude de me battre, de m'énerver, de changer, même si dans les dernières années de ma vie ça n'a pas vraiment été le cas.
A défaut de m'énerver, j'aurais au moins envie de pleurer. Sentir la caresse des larmes sur ce visage, qui n'est même pas le mien. Boire son goût salé, réconfortant. Mais non. Je ne réagis pas. Je ne bouge pas d'un poil. Je crois même que si j'essayai de me tuer, il ne bougerait pas.

Quelqu'un toque à la porte. Enfin, toquer… C'est juste pour la forme. En vérité, il donne trois petits coups à peine audible, puis entre, tranquillement, comme s'il était chez lui. Je n'ai même pas le temps de me demander qui il est qu'elle est déjà dans ma chambre, un plateau repas dans ses mains, vêtue en infirmière. Cheveux noirs d'ébènes ; yeux petits, ronds, fatigués ; petite taille. Je l'ai déjà vue, elle venait souvent durant ma convalescence. C'était cette femme à la voix aiguë. Quand elle s'aperçoit que je la regarde, ses yeux s'écarquillent, et je ne saurais dire si elle est émerveillée ou totalement effrayée.
– Ah, Mme Dubois, vous êtes enfin réveillée ! Je suis venue vous apporter à manger, peine-t-elle à articuler. Sa voix est comme bloquée.
Une chose est sûre, elle est dans une grande émotion. J'essaie de m'asseoir, comme je peux, sur mon lit, mais, malgré mes efforts, mon corps ne suit pas et je m’aplatis comme je me suis hissée. Cette impression que j'ai ressenti plus tôt s'avère fausse. Si je ne peux pas m'asseoir, comment voulez-vous que je saute du lit ?
Ce petit instant de solitude passé, je me remémore les mots de l'infirmière est un mot m'interpelle… Mme Dubois. Je ne suis pas cette Mme Dubois ! Mon nom est tout autre, il y a erreur sur la personne et ce repas n'est pas pour moi. Je m'empresse tout de suite d'avertir l'infirmière.
– Vous vous trompez madame, je ne suis pas du tout Mme Dubois, mais Mme Labruyère. Vous vous êtes sûrement trompée de chambre.
– Ah non non non, répondit-elle, totalement sûre. Vous êtes cette drôle de dame qui est en convalescence depuis deux bonnes semaines et que le personnel à l'air de bien cacher. De ce que disent les rumeurs, vous auriez ressuscité d'une tumeur au cerveau mortelle… Les plus grands médecins vont s'arracher votre cas !
Cette mascarade me rends perplexe. Cette grosse blague est-elle une tentative d'humour ou simplement la marque d'un gros manque de communication au sein de cet hôpital ? A moins que l'on me cache, moi et les expérimentations, pour une raison X ou Y, d'absolument toutes les personnes employées ici, même tenues dans le secret médical ?
Je soupire et décide de nier en bloc ce qu'elle me raconte. De toute façon, c'est une demi-vérité, je n'ai jamais ressuscité d'une tumeur au cerveau. Mais… deux semaines ? J'ai dormi tant que ça ?
– Madame, vous faites erreur, vraiment. Je ne suis pas cette madame Dubois et je n'ai pas de tumeur au cerveau. S'il vous plaît, allez voir la vraie Mme Dubois, elle vous remerciera, j'en suis sûre.
L'infirmière soupire et finit par dire :
– Mme Dubois ou pas, vous dormiez il y a quelques heures et je pense qu'il est indispensable de prévenir le docteur Jones de votre réveil. Tenez, mangez, vous avez besoin de forces. Je reviens dans une minute. Cette convalescence a dû vous faire perdre la tête !
Dans sa hâte, elle me remet son plateau repas qui n'est d'ailleurs guère avenant et quitte ma chambre.
Ce docteur Jones serait donc… mon bourreau ? J'ai peur de le rencontrer une fois consciente. Je sais que je vais m'énerver, exiger des explications… Peut-être même que je vais les avoir, finalement. Mais je ne sais pas pourquoi, j'ai un gros doute. Mon cerveau a construit une image très basse de son personnage et je me fait l'idée d'un savant fou un peu psychopathe sur les bords, prenant ses pauvres patients comme des victimes potentielles pour ses expérimentations.
Je soupire. Finalement, ce réveil n'aura été que guère constructif. Au moins, j'aurais découvert que l'on gardait mon identité secrète, ainsi que mon cas. J'avais l'impression d'être ce genre de stars que l'on fait passer pour mort dans les journaux télévisés pour faire la une le lendemain ou le surlendemain avec « Il n'est pas mort ! Sa crise cardiaque n'était que des rumeurs ! ». Sauf que je suis loin d'être célèbre, personne ne s'intéresse à la petite mémé du quartier.
Je me penche sur mon plateau repas et commence à manger. Encore cette pâté abjecte.
Il ne me reste plus qu'à attendre la venue du docteur et prier pour être assez en forme pour lui en coller une bonne quand il franchira le palier. Montrer mon désaccord total envers cette histoire. C'est encore plus important que comprendre, à mes yeux.
Répondre
À propos

photo de l'auteur“Jeune fille passionnée par l'écriture et la lecture, j'ai créé ce blog afin de partager ma passion, tout simplement.”

Rechercher
Connexion
Avec Facebook Connect
 Login Facebook
Ou avec vos identifiants
Enregistrer. Mot de passe perdu