-sans-titre[sans titre] - chapitre 5 

mardi 22 mars 2016 par eclia
Plus les heures avancent, moins j'ai conscience du temps. C'est comme si mon corps, sous l'effet des liquides étranges que l'on m'a administré, plongeait dans une torpeur ensommeillée. Engourdie, j'ai de la difficulté à penser correctement, à aligner trois mots dans mon esprit. Dans mes rares moments de lucidité, je n'arrive qu'à être énervée contre le monde entier et à fusiller du regard mon bourreau de médecin et mon benêt de fils quand il est là. Parfois il m'arrive d'essayer de leur parler, mais je n'arrive qu'à produire une sorte de baragouinage enroué, tant ma langue, totalement engourdie, peine à articuler ma voix. Bien sûr, il n'est pas rare qu'ils ne comprennent rien à ce que je dis, et je n'ai alors droit qu'à un regard implorant de l'un et à une inspection scientifique de l'autre. J'ai l'impression d'être une grande malade ou une curiosité selon le moment.
Durant ces moments, j'ai tout le loisir de haïr ceux qui ont eu le malheur de me ramener. Je sais que tout mon être aurait aimé rester là-bas, même si je suis assez intriguée par mon existence (ou alors, essaie de m'y montrer intéressée ?). Quelle idée stupide ces pauvres gens ont eue ! Si je devais mourir, c'est que j'y étais destinée, et ce qu'ils viennent de m'infliger et contre nature.
C'est à peu près le cheminement que j'ai le temps de faire avant de replonger dans ma torpeur, mon sommeil profond sans rêves ni cauchemars, ce vide intersidéral qui ne m'apporte même pas un quelconque repos, ce moment que je redoute et espère à la fois.
A intervalle régulier, on me réveille pour me donner à manger. Enfin, "à manger" est un grand mot, puisque ce qu'on me donne ressemble vraiment très vaguement à ce qu'on pourrait appeler "nourriture". J'ai droit à de la bouillie colorée, sans goût, sans assaisonnement, et avec une odeur se rapprochant dangereusement de celle de la pâté pour animaux. On aurait donné mieux à un nourrisson ! Au départ, chaque bouchée était un véritable supplice, un parcours du combattant sous le regard inquisiteur de mon kidnappeur, qui, à chaque grimace de ma part, me faisait des yeux de poisson rouge. Au bout d'un long moment d'adaptation, sûrement comptable en quelques jours et nuits, je finis par m'y habituer et par engloutir ma purée sans m’écœurer, comme si j'avais toujours connu ça dans ma vie.
Parfois, pendant mes demi-sommeil qui précède les phases de torpeur et celles de conscience extrême, j'entends des bribes de conversation. J'ai vite compris que le médecin n'était en fait pas seul, et qu'il avait des complices : une voix de femme aiguë et une voix d'homme obéissante. Souvent, leurs discussions me concernaient, et se limitaient à, dans le désordre "elle a bien pris sa dose ?" "son cœur va bien, elle a l'air d'y survivre" "oui madame, je vous apporte ça tout de suite" et autres phrases que j'ai peine à reconstruire tant mon cerveau hiberne. Mais dans de rares cas, j'arrive à surprendre des paroles plus intéressantes, traitant d'autres cas voire même de leur boulot "on a eu un nouvel arrivant aujourd'hui" "monsieur le patron devrait m'accorder une augmentation" "tu as pensé à nettoyer la chambre 101" "vous connaissez la date de la prochaine donation de corps" "je finis tard ce soir, je suis épuisée".
Sans surprise, ces bribes me passe au-dessus et je n'arrive tout bonnement pas à suivre une conversation du début à la fin. De plus, dès qu'ils voient que je me réveille, les deux acolytes s'arrangent pour s'éclipser et le seul témoin de ma lucidité est le docteur avec son regard perçant, sans la moindre empathie, m'accueillant avec son grand sourire faux et me demandant si j'ai besoin de quelque chose. Inlassablement, je lui réponds "prendre l'air" tant l'air confiné de ma chambre me rends malade. Et toujours, il refuse ma proposition, me répétant et me répétant encore que je ne doit par être exhibée en public maintenant, et que toute façon avec tous ces tuyaux et ces instruments qui me traversent de par et d'autres, je ne pourrais pas me lever et encore moins marcher. Quand je m'en sens capable, c'est à dire en étant sûre de ne pas me révolter si j'ouvre la bouche, j'essaie d'argumenter un peu "je me sentirais mieux" "ça fait longtemps que je n'ai pas vu le ciel" mais sans m'écouter plus que ça, mon ravisseur refuse, refuse et refuse encore, me promettant d'une voix qui trahit son dédain de la question que je finirais par voir le soleil quand j'irais mieux. C'est à ce moment là qu'il me pique et que le sommeil revient, et ma dernière pensée est souvent « on m'a dit que j'aurais des réponses, j'y ai récolté un bourreau qui de gentil et avenant et devenu froid et imbuvable, zéro réponses et un nombre incalculable de questions que je n'arrive même pas à formuler. »
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photo de l'auteur“Jeune fille passionnée par l'écriture et la lecture, j'ai créé ce blog afin de partager ma passion, tout simplement.”

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