-sans-titre[sans titre] - chapitre 1 

samedi 30 mai 2015 par eclia
Lumière.
Je ne sais plus depuis combien de temps j'erre dans les ténèbres. Je ne suis absolument pas fatiguée et je n'ai pas eu besoin de m'arrêter. Je n'ai non plus ni faim, ni soif. Tout me laisse à penser que je suis effectivement morte.
Ma paix intérieure est toujours aussi présente qu'avant. Elle m'aide à ne pas prendre peur devant l'absence de lumière, qui, à long terme, aurait fini par me déstabiliser complètement.

Au fond du tunnel, j'aperçois une lumière. Elle ne brille pas violemment. Sa lueur douce et orangée se reflète sur les murs, et donne à l'endroit une ambiance rassurante.
Je marche de plus en plus vite, intriguée et heureuse de ma trouvaille. Plus j'avance et plus j'ai l'impression que la lumière parvient de l'âtre d'une cheminée incrustée dans le mur.
Très vite, j'arrive devant elle. Malgré la faible luminosité ambiante, je parviens à distinguer la couleur et les matériaux utilisés pour construire la cheminée. Elle est faite de briques et est rouge écarlate, ce qui contraste avec les murs et le sol en velours noir. J'effleure l'objet avec douceur et attention, heureuse malgré moi que l'endroit ne soit pas totalement vide. Je suis étonnée quelques secondes par le fait qu'elle ressemble étrangement à la mienne, mais je me dis que ce n'est que le fruit du hasard.
Dans l'âtre, le feu crépite paisiblement. Le bruit des branches qui craquent envahit ce qui reste de mes oreilles, jusque là vide de sons. A ma paix intérieure se rajoute une chaleur enivrante qui brûle dans ma poitrine.
Puis très vite, la lumière douce devient éclatante et m'éblouit. N'ayant pas de corps, je ne peux que subir en silence l'attaque soudaine de la lueur. La chaleur devient cinglante et j'ai la douloureuse impression qu'on me brûle la poitrine à un tel point que tout le reste de mon être prendrait feu, et qu'il ne resterait de moi qu'un tas de cendre, comme dans les cartoons humoristiques que l'on passe aux enfants pour les faire taire.
Une trentaine de secondes s'écoulent. Dans ce laps de temps, tout change autour de moi. Les murs et le sol prennent des couleurs. Des vieux meubles apparaissent comme par magie. Des odeurs et des sons parviennent à mes oreilles et à mon nez. Seule la cheminée reste immobile, seule vestige de ce qu'il vient de m'arriver.
Doucement, j'ai l'impression de retrouver un corps. Impression qui se confirme très vite. J'ai de plus en plus conscience de mon poids. Le douloureux sentiment que mon esprit se compresse dans cette coquille me transperce.
Et surtout, je ne ressens plus cette paix intérieure infinie, comme si le feu qui s'était déclaré dans mon cœur l'avait chassé.
La lumière partie, je peux enfin faire le point tranquillement sur ce qu'il m'est arrivé. Le long tunnel n'est plus, et je suis dans une pièce en tout point similaire à mon salon. Tout est identique : murs couleurs noisette, faux parquet, fauteuil beige datant du temps de ma mère, vieille table basse à trois pieds, commode en faux bois, et enfin ma fameuse télévision dernier cri que mon fils m'avait acheté et que j'arrivais à peine à allumer. Le tout était parfaitement propre et semblait briller, comme d'habitude, puisque je suis un peu maniaque.
En apercevant la télévision, une pensée horrible vint à moi. Si je suis vraiment morte, comment le vit mon fils, Enrik ? Il a beau être riche et entouré d'une épouse et d'enfants, il tient beaucoup à moi. Son père étant mort quelques temps après sa naissance, j'ai été pendant très longtemps son seul modèle ainsi que sa seule confidente. Depuis son passage à l'âge adulte, il venait me voir toutes les semaines et m'apportait souvent un petit quelque chose, l'argent n'étant pas un souci pour lui. J'espère juste que ce pauvre enfant ne va pas faire une dépression où je-ne-sais-quoi. Malgré son apparence de bourgeois snob, il reste quelqu'un de très fragile et sensible. A cette pensée, une larme coule sur mes joues, que je ne prends pas la peine d'essuyer.
Je continue ensuite de faire le point. Il semble que mon corps soit revenu. Bizarrement, même sans lui, mes cinq sens fonctionnent. Où alors je me les imagine fonctionner. Je n'en sais rien. Le fait est que ma carapace est revenue, et que ça ne me plaît pas trop. Je pensais jusqu'à aujourd'hui que la Mort nous débarrassait de cette enveloppe encombrante, au profit de l'esprit qui pouvait aller où il le souhaitait. Encore une bêtise apparemment.
Pourtant, il y a quelques instants, mon esprit et mon corps étaient bien dissociés. Un doute envahit mon esprit. Là, tout de suite, suis-je encore morte ? Je le balaie vite. Si j'étais revenue d'entre les morts, j'aurais recommencé ma vie à zéro. Ce n'est pas possible.
A ce moment-là, je décide de ne plus réfléchir à tout ça. Je m'embrouille dans mes réflexions et ça ne met fait pas du bien. De plus, mon cerveau en ébullition n'arrive pas à faire le point jusqu'au bout. Je m'assois sur le canapé et attends que quelque chose se passe.

Un quart d'heure plus tard, quelqu'un frappe à ma porte. Surprise, je pense tout de suite à mon mari. Après tout, si je suis morte, je suis censée le revoir non ?
En ouvrant la porte, ma stupeur grandit. La personne qui se tient sur le seuil n'est pas mon mari, ni même quelqu'un de mort. C'est Enrik.
Il me sourit et je le lui rends sans trop m'en rendre compte. Je suis morte ! Je ne devrais pas y voir mon fils. La seule raison pour laquelle il peut être là, devant moi, serait sa propre mort.
– Tu es mort ?
Les mots étaient sortis tout seuls de ma bouche, sans même penser à le saluer. J'aperçois dans son regard un éclat d'incompréhension, qui se transforme très vite en un petit rire.
– Tu devrais arrêter de penser à la mort maman, ça ne te réussit pas ! Je ne suis pas mort, et toi non plus. On est bien sur Terre.
Sans trop savoir pourquoi, je ne le crois pas. Je continue sur ma lancée.
– En tout cas, moi je suis morte. Alors qu'est-ce que tu fais ici ?
Son petit rire disparaît et laisse place entière à son regard d'incompréhension, accompagnée maintenant d'une pointe d'inquiétude. Il entre sans rien me demander et s’assoit sur le fauteuil.
– Maman, regarde autour de toi. Tu es chez toi, bien vivante. Entends les oiseaux qui pépient dans les arbres près de ton immeuble ! Écoute tes voisins passer l'aspirateur ! Tu vois bien que tu es en pleine santé, et vivante de surcroît. Je vais me répéter, mais tu devrais arrêter de penser à tout ça.
Malgré mon envie de le croire, je reste sur mes positions. Je dévisage mon fils avec peine et incompréhension. Devais-je lui raconter ce que je venais de vivre ? J'ai l'impression qu'il ne me croirait ou ne me comprendrait pas, mais il reste mon fils. Il est en droit de savoir tout comme j'ai le droit de savoir ce qu'il fait ici, dans cette pièce ressemblant à mon salon.
Je prends une longue inspiration et commence mon récit, m'abandonnant complètement à sa réaction.
– Je sais très bien que je suis morte, Enrik. Je ne sais pas ce que tu fais ici, ni ce que je fais moi-même là. Écoute moi. Je me suis endormie dans mon lit et je me suis retrouvée dans un long couloir sombre, sans mon corps.
Mon fils me coupe la parole. Il m'écoute à peine.
– Tu faisais juste un rêve ! Tu es bien placée pour savoir que ce genre de rêve déroutant existe. Tu es plus vieille que moi.
– Justement. Les rêves « déroutants » existent, mais je ne me suis jamais retrouvée dépossédée de mon corps. Il nous suit partout, même dans les rêves. C'est pour ça que je suis morte, tu comprends ? Ce qui est étrange en ce moment c'est que je suis actuellement en possession de mon corps. J'ai trouvé cette cheminée dans le couloir et la lumière de l'âtre m'a amenée ici. Enfin,c'est ce que je pense comprendre.
Enrik me regarde moi et la cheminée, incrédule. Il à l'air au bord du fou rire mais dans son regard je lis toujours une pointe d'inquiétude.
– Maman… Tu sais bien que je n'ai plus l'âge des farces et des mensonges ! Tu n'as pas besoin de broder autour de tes peurs pour me les raconter. Tu as peur de la mort et ça te rend un peu folle, voilà tout. Je ne suis plus un enfant, tu peux tout me dire.
Ces paroles me glacent le sang. Mon propre fils ne me croit pas, et ma peur se confirme. Je suis la seule à comprendre. Il me prend pour une vieille femme sénile qui radote. C'est magnifique, dans le sens ironique du terme. Je ne cache pas qu'il m'énerve et mes sourcils se froncent tous seuls. J'ai envie de répliquer et de me défendre, mais j'y renonce. Je n'ai pas envie de me disputer, et encore plus si la personne en question n'est autre que mon fils. Après tout, il a le droit de ne pas me croire, et je le comprends. Je change donc de sujet.
– Dis-moi, que viens-tu faire ici ?
– Ah, ça ! Je suis venue t'apporter ceci.
Il montre du doigt un petit paquet posé sur la table basse. Je scrute l'objet sans trop me demander ce qu'il y a dedans. Je ne suis pas spécialement heureuse de son cadeau. C'est presque son excuse pour venir me voir à chaque fois qu'il ne veut pas de sa femme et de ses enfants avec lui. Qu'il vienne sans cadeau ne m'aurait jamais dérangé, mais il faut croire qu'il n'en pense pas un mot.
Je fais semblant de sourire et d'être excitée avant de lancer :
– Qu'est-ce que c'est ?
– Ouvre-le, tu verras.
Il semble voir mon indifférence au-delà de ma fausse joie. Il me connaît trop bien. Bizarrement, il n'en est pas dérangé et un sourire léger se dessine sur son visage pâle.
Je me penche sur le paquet et le défait doucement, comme d'habitude. Je prends toujours mon temps à les déballer. Je savoure ce moment. Je découvre un petit oiseau bleu saphir en porcelaine. Il est étrangement hyper-réaliste et son regard nacré semble me fixer, ne me quittant pas des yeux. « Il scrute le fin fond de mon âme, passe en revue toutes mes interrogations, et doit bien rire de ma stupidité », me dis-je, amusée. Malgré ça, sa fabrication me laisse perplexe et je ne peux pas m'empêcher de penser qu'une telle prouesse ne serait pas possible dans la vraie vie.
– Il est fait main, raconte Enrik, qui cette fois arbore un véritable sourire sur son visage face à mon amusement et à ma perplexité. Je connais son fabricant, enfin, j'ai déjà correspondu avec lui. Il me l'a envoyé de Chine. C'est un des meilleurs fabricants de porcelaine, tu sais. De plus, il m'a fait un prix. Je pensait qu'il te plairait, alors… voilà. Tu pourras l'exposer sur ta table de nuit.
Je n'écoute son discours que d'une oreille. Je reste subjuguée par la création et sa presque improbabilité d'existence. J'ai envie de lui demander ce qu'il en pense, mais je sais pertinemment qu'il me rirait au nez.
Voyant que je ne fait plus très attention à lui, il trouve bon de se retirer, sans un au revoir. C'est à peine si je me rends compte de son départ, totalement happée par la chose.

Le claquement de la porte d'entrée me ramène sur Terre. Je pose l'oiseau sur la table et décide d'aller voir ce qu'il y a dehors. Peut-être que je trouverais quelques petites différences avec le monde réel, comme ce bibelot. Je suis persuadée de ne pas être vraiment chez moi, de ne pas avoir vraiment vu mon fils et de marcher en ce moment même dans une sorte de dimension ressemblant étrangement à la réalité mais qui diffère sur certains points.
Je me lève du fauteuil et m'avance vers la porte d'entrée à la suite d'Enrik. Je ne suis pas sûre que ce que je fait est une bonne idée, mais l'envie dévorante de voir ce qu'il y a dehors est reine. Peut-être est-ce complètement différent de la réalité. Peut-être cela ressemble t-il en tout point avec mon environnement normal. Peut-être est-ce tout simplement mon environnement normal. Je ne veux pas non plus rester ici à ne rien faire et à attendre que le temps passe. Le choix est donc vite fait malgré ma – peut-être ? – imprudence.
J'avance ma main vers la porte presque avec crainte. Je redoute ce qui peux m'attendre derrière. J'ai beau ne pas être totalement dépaysée, cette étrange certitude d'être morte semble tuer toute ma confiance envers cet univers où tout pourrait arriver. Mon cœur s'emballe quand j'attrape la poignée. Je n'ai qu'une envie : rester chez moi. Malgré ça, je pousse le battant. Il est inutile de rester là à ne rien faire. L'inconnu me fait peur mais le vaincre est nécessaire à la découverte de ce qu'il m'arrive. Malheureusement.
Je pousse la porte qui donne à mon couloir. Jusque-là, rien d'anormal, mais je suis tout de même stressée. Ce n'est pas tant ce qu'il y a derrière cette porte-là qui me fait peur, mais plutôt ce qu'il y a derrière celle de l'immeuble.
Pendant une fraction de seconde, j'ai envie de toquer à la porte de mes voisins, juste pour voir s'ils sont présents, pour me rassurer. Je rejette cette hypothèse aussi vite qu'elle est venue. Il est inutile de les embêter s'ils sont bien là, même si je me trouve dans une supposée autre dimension.
Je prends l’ascenseur avec prudence. J'ai presque peur que quelqu'un me surprenne. Je sursaute quand la voix sonore me demande à quelle étage je veux aller.
Quelques minutes plus tard, je suis devant la porte de l'immeuble, encore plus terrifiée qu'avant. Pourquoi suis-je autant nerveuse ? Pourquoi ai-je aussi peur ? J'ai de très mauvais pressentiments. Rien à voir avec la paix que je ressentais dans ce couloir qui commence à me manquer.
Je respire profondément pour me calmer. J'essaie de me persuader que je ne risque absolument rien, et que mon imagination me joue des tours à cause de cet oiseau troublant. Je n'arrive pas vraiment à me croire mais au moins je fait un peu redescendre mon intention envers le décor.
Je finis par ouvrir la porte, un peu contre mon gré. Je me sens presque obligée de le faire. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine quand je découvre ma rue. J'éclate d'un rire nerveux à la vue de paysage familier. Toute cette tension pour rien ! Je ne suis vraiment qu'une grosse trouillarde parfois.
Je vérifie quand même le moindre détail, juste au cas où. Tout est là. Les autres immeubles du quartiers, arborant ses grandes fenêtres plus ou moins fermées, hautes tours destinées aux personnes les plus démunies se dressent au côté des trottoirs grisonnants. La route est aussi bondée que d'habitude. Le soir tombe et, comme d'habitude aux heures de pointe, elle est bondée de voitures coincées dans les embouteillages. De temps en temps, une d'elle klaxonne ou un chauffeur lève sa vitre pour insulter ceux d'en face. Les allées de platane bordent les blocs d’appartement, apparemment toujours aussi source de problèmes. Quelques pancartes sont plantées au pieds des arbres, une phrase « pas de platanes, c'est plus de pollution et moins de beauté » inscrites sur chacune d'elle. Il semble que le débat « enlèverons-nous les platanes ou non ? » est toujours d'actualité. Il y a même l'épicerie au coin de la rue. L'épicier est d'ailleurs dehors et ferme son magasin, la faute au soir qui tombe doucement. Quelques déchets abandonnés ça-et-là errent sur le sol.
Tout est normal. Rien n'a changé.
Je souris béatement face à cette découverte. Tout ça pour rien ! Ce n'était pas la peine d'avoir peur et de faire le ninja dans les couloirs par peur que les voisins me tombent dessus. Je suis bien chez moi, et la rue qui me fait face est toujours la mienne. Je ne crains, à-priori, pas plus de choses qu'une fourmi dans sa fourmilière.
Je me dégage du pas de la porte et pénètre dans la rue bondée. Mes doutes reviennent au galop et une curieuse sensation me tord l'estomac, sans pouvoir l'expliquer. Ça me rappelle ma certitude d'être morte mais qui n'est plus vraiment sûre maintenant. Pendant cette période de fou rire, je me sentais vivante, chez moi, en sécurité, ce qui, maintenant, m'a complètement quittée.
Le passage du couloir à chez-moi semble avoir marqué une rupture, un passage d'un état à un autre. Je frissonne à cette pensée un peu angoissante. Trop de choses inexpliquées, trop de questions se dressent devant moi pour que l'endroit où j'évolue soit obligatoirement la réalité, si ressemblante et troublante soit cette dimension.
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photo de l'auteur“Jeune fille passionnée par l'écriture et la lecture, j'ai créé ce blog afin de partager ma passion, tout simplement.”

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